Renoncement écologique : comment rediriger les entreprises (et les individus) vers des activités durables ?

Nous avons rencontré Lucas Deutsch, un des trois fondateurs de sinonvirgule, un cabinet de conseil en redirection écologique lancé début 2021. En quoi ? En redirection écologique ! Un concept qui peut paraître abstrait, mais passionnant pour mieux comprendre et adopter le principe de sobriété et de renoncement, que ce soit à l’échelle de la société, de l’entreprise ou de l’individu !

Redirection écologique et renoncement, de quoi parle-t-on ?

La tension entre les limites planétaires et l’économie actuelle

Le terme de redirection écologique a été créé par Origens Media Lab, un laboratoire de recherches interdisciplinaire en sciences humaines et sociales qui enquête sur les enjeux de la crise écologique. 

Cet institut propose d’aborder l’écologie à l’heure de l’Anthropocène, cette ère géologique dans laquelle l’humain a des conséquences irréversibles sur le climat et modifie ses conditions de vie sur la planète. Il utilise pour cela un concept aujourd’hui sous-estimé, voire tabou, qui est celui du renoncement. 

Chaque année, le dépassement des limites planétaires devient un marronnier. Baptisé “jour du dépassement”, il correspond à la date à partir de laquelle l’humanité est supposée avoir consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an. 

En 2021, ce jour est arrivé le 29 juillet… Au-delà, nous puisons dans des ressources non renouvelables de façon irréversible. Il y a donc un besoin urgent pour l’économie et la société de “ré-atterir dans les limites planétaires”, selon l’expression de Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences.

Un besoin urgent de sobriété dans la société

Concrètement, dans une société qui consomme un volume d’énergie qui n’est pas soutenable (pics pétroliers, déstabilisation du climat lié à cette méthode extractiviste, etc.), il y a un véritable besoin de sobriété dans l’économie. 

Et les idées de croissance verte ou d’économie du développement durable sont des réponses insuffisantes pour y répondre, parce qu’elles questionnent les moyens, mais pas les finalités. Elles incitent à “verdir” l’économie sans remettre en question ses fondements propres.

Dans le passé, les projets techniques ont souvent été pensés dans le but de consommer plus et pas forcément d’être plus efficaces. La façon dont on gère le progrès dans la société moderne ne répond pas nécessairement aux impératifs climatiques (voire, s’y oppose !). Lucas résume simplement : “On est dans une économie obèse et on a besoin de se mettre au régime !”. 

Les enjeux à prendre en compte pour aller vers une écologie du renoncement 

Pour parvenir à faire redescendre la taille de l’économie dans des limites cohérentes, on a donc besoin de mettre en pratique ce fameux “renoncement”. On peut déjà observer ce phénomène : Orly qui renonce à son nouveau terminal, le projet de transformation de la gare du Nord… 

“On en observe souvent par impératif financier, parfois écologique. Mais jusqu’à présent, cela est mis en place de façon abrupte, en étant très mal accompagné. Il existe très peu de stratégies d’entreprise pour accompagner des renoncements à un projet.” souligne Lucas. 

En effet, tendre vers une écologie du renoncement peut paraître simple sur le papier. Mais en pratique, c’est extrêmement contre-intuitif dans le monde de l’entreprise, aujourd’hui tourné vers l’innovation, l’ouverture, l’invention… 

“Il faut bien comprendre que lorsqu’on renonce, on s’attaque à des héritages, des attachements de divers acteurs liés à une activité.” si on veut arrêter la construction de logements neufs individuels, il faut s’intéresser aux symboles de réussite que cela représente, aux emplois touchés, à l’organisation et aux savoir-faire de la filière, mais également à l’aménagement du territoire et aux relations villes-campagnes, aux besoins en logement…

Mais beaucoup de secteurs n’ont plus le choix, et doivent évoluer. Nous vivons une période où l’économie va vers une forme de rétrécissement dans son volume productif, ce qui va entraîner d’ici les prochaines années la mort de nombreuses entreprises, dont l’activité n’est plus durable. 

“On ne pourra pas rediriger, diversifier ou faire de la transition écologique sur tous nos secteurs. Il va donc falloir s’entendre, en tant que société, sur ce qu’on souhaite garder ou non.”

Renoncement et redirection écologique: 3 façons de les mettre en pratique par sinonvirgule

Accompagner les entreprises dans la planification d’un renoncement à une activité

“L’idée de la redirection écologique et du protocole de renoncement que nous faisons expérimenter aux entreprises, c’est de définir une planification qui permet de renoncer à une activité non souhaitable, tout en créant des mesures d’aménagement permettant de prendre soin des héritages que l’on vient mettre en tension” explique Lucas.

sinonvirgule organise ainsi des ateliers, comme récemment avec le centre de jeunes dirigeants de la région Occitanie-Pyrénées, pour expliquer le principe de la redirection écologique, ainsi que le besoin stratégique inéluctable de s’y intéresser. Ils travaillent ainsi avec eux un protocole pour planifier de façon organisée et démocratique le renoncement à l’une de leurs activités.

Une des entreprises qu’ils ont accompagnée est une grande PME française gérée par une famille d’industriels dans le domaine de la débitmétrie. Celle-ci met au point des outils permettant de mesurer avec grande précision de grands volumes, notamment pour le pétrole. C’est par exemple ce qui permet de calculer précisément le volume et le prix de l’essence servie à la pompe en station service. 

Leur objectif était de réfléchir à une  stratégie de diversification pour être compatible avec une trajectoire de société post-carbone. sinonvirgule les a donc accompagnées pour revenir à leurs compétences fondamentales. 

Cela passe d’abord par une recherche des expertises techniques de l’entreprise (savoir-faire, technologies, appareil productif, etc.), mais également par une compréhension des éléments constitutifs de sa culture et de sa raison d’être, afin d’identifier des opportunités plus « naturelles », en dehors du secteur pétrolier.

Rapidement, ils se sont aperçus qu’ils allaient devoir mettre en pratique des formes de renoncement sur leur secteur, voire accompagner certains de leurs fournisseurs ou clients à en opérer eux-mêmes. Ils ont ainsi intégré cette notion dans les décisions d’affaires, notamment d’investissement.

Réaliser des études pour comprendre et anticiper les trajectoires d’effondrement

Pour Lucas et ses collaborateurs, “nous avons besoin de re-questionner tous les repères socio-économiques des 60 dernières années à l’ère de l’Anthropocène”. Pour cela, ils privilégient la réalisation d’études. 

Avec deux grands assureurs mutualistes français et un investisseur de long terme, ils engagent actuellement une étude concernant les perspectives pour l’assurance face à des trajectoires d’effondrement. L’objectif est de comprendre l’impact des crises climatiques, économiques et sociales à venir pour l’assureur, et plus largement, sur le besoin de prendre soin de l’assuré et d’assurer une forme d’avenir. 

“Nous abordons toujours les études avec le même prisme : questionner un secteur, identifier les risques de ruptures, travailler des trajectoires d’éviction ou d’altérité.” 

L’École Buissonnière, pour éveiller les consciences

Le cabinet de conseil cofondé par Lucas est à l’origine d’une formation populaire baptisée L’École Buissonnière, créée en partenariat avec On Est Prêt, mouvement de mobilisation environnementale. 

L’ambition est d’accompagner ceux qui la suivent à mieux comprendre et mieux vivre la transition écologique. Ce programme d’éveil citoyen étalé sur 2 mois se découpe en 5 chapitres de 45 min de lecture chacun : 

  • L’urgence écologique et l’état du monde actuel
  • Les liens de causalité entre le fonctionnement normal de notre société et la situation actuelle
  • L’influence et le poids des imaginaires collectifs que nous partageons et qui influencent notre perception du futur 
  • La nécessité de créer de nouveaux récits pour créer le monde d’après, les réponses collectives et les possibles nouvelles sociétés
  • Les réponses individuelles et les différents rôles que chacun.e peut avoir en tant qu’individu consommateur, militant, salarié…

La première session lancée en septembre 2021 a réuni 485 personnes, un premier succès qui annonce de nouvelles sessions à venir. “Parmi les 3 activités que l’on développe (conseil, étude, éveil), c’est la seule qui soit destinée au grand public, et on souhaite garder cet aspect populaire. On réfléchit néanmoins à la décliner sur un public professionnel. Nous avons eu plusieurs demandes de personnes souhaitant former leur équipe, initier des échanges au sein de l’entreprise.”

Introduire l’idée du renoncement en entreprise

Le renoncement dans la stratégie d’entreprise

“L’idée serait un jour d’accompagner les gens en entreprise, notamment dans des postes de gestion, pour questionner avec eux leurs outils managériaux, leurs pratiques, leur méthode de calcul dans des projets d’investissement, la gestion du budget, etc. 

On espère que certains pourront s’en inspirer pour travailler des argumentaires dans leur politique interne d’entreprise pour notamment faire valoir des projets de renoncement.” Mais selon Lucas, pour le moment, il est plus facile de s’adresser directement aux directions d’entreprise. 

C’est en leur montrant les risques de rupture dans leur secteur que l’on peut les intéresser rapidement à ces sujets. Cela permet de leur faire prendre conscience que la soutenabilité même de leur entreprise est en question. 

Le cabinet s’adresse donc à un profil particulier : celui du patron effondré. Des dirigeants d’entreprise qui ont déjà réalisé un éveil écologique fort dans leur vie privée, et qui se sentent découragés face aux limites de la RSE ou de l’innovation dans leur entreprise. 

“Aujourd’hui, on est beaucoup dans l’éveil et le dialogue avec ces dirigeants, pour les convaincre du bien fondé de la démarche, et de l’intérêt pour eux de l’appliquer.” 

Inclure toutes les parties prenantes

Il faut que tout le monde soit inclus dans la démarche, en invitant des consommateurs, des acteurs de la vie civile impactés par la décision, des représentants de la collectivité locale. Mais également des représentants des non-humains, des communs et des générations futures.

“L’idée est de créer des dialogues entre ces acteurs pour réaliser des arbitrages qui prennent soin des attachements de tous. Nous sommes convaincus qu’on pourra à termes accompagner du renoncement heureux, c’est même la raison d’être de sinonvirgule. 

Nous voulons être les facilitateurs d’un dialogue permettant de rendre possible des renoncements démocratiques. C’est toute la proposition de valeur de ce protocole de renoncement.”

Le renoncement à l’échelle des personnes

Outre les activités de l’entreprise, on peut aussi envisager le renoncement du point de vue des individus qui y travaillent.

Aujourd’hui, beaucoup de salariés en entreprises ne trouvent plus de sens dans leur travail, et pourraient se rediriger vers une nouvelle voie en renonçant à une carrière qui ne leur convient plus. “Imaginer un accompagnement de renoncement à leur activité qui serait cadré par l’entreprise mais aussi par la société civile pour leur proposer des alternatives de redirection, de reformation, ce sont des choses qui parlent.”

Une façon d’aborder la transition professionnelle qui résonne bien avec la vision de Mon Job de Sens…

Pour en savoir plus :

Sophie Fabbi

Responsable communication


Cet article vous a plu ? Ceux-là pourraient aussi vous intéresser :

Laisser un commentaire